L’HORS DE MOI EN BOIS

Au dessus de nos têtes, il y a làla voûte céleste.

En dessous il y a la voûte de ceque j’imagine possible.

Encore en dessous il y a la voûte de ce que je peux atteindre, réaliser.

Et encore, si j’arrive à faire suffisamment le vide en moi, il y a la voûte de l’intérieur de ma boîte crânienne.

  C’est une histoire pour réaliser ces photographies. Il faut que je prépare soigneusement tout le matériel dont je vais avoir besoin, que je l’embarque dans ma voiture et que je parte dans le Lot. Là, j’arrive près d’un hameau, aux jolies petites maisons de pierre beige, la façade souvent ornée d’une treille.

La Dordogne a creusé une large etprofonde vallée bordée de falaises abruptes dans une campagne riche et douce.Cette immense cicatrice fait resurgir les souvenirs de notions de temps et degéologie glanées sur les bancs de l’école primaire. Des nombres de millénairessi abstraits qu’ils en sont un peu inquiétants. Une échelle de temps qui, maintenantqu’une grande partie de ma vie est passée, relativise à coup sûr l’importancede ce que je suis parti faire avec  matorche, pour éclairer le monde, et mon lourd appareil de photographie, pour engarder quelques traces.

Il faut donc aller aux abords dela Dordogne, là où de nombreuses grottes ont accueilli, plus récemment, auxtemps préhistoriques, les cérémonies et les rituels des Homo Sapiens. On prendla route, on passe quelques fermes le long d’une petite route étroite, puis onremonte un chemin chaotique où la voiture passe difficilement, jusqu'à l’orée d’unbois. Là, il faut laisser la voiture. Je m’équipe, m’habille chaudement, chargele matériel sur mes épaules, je mets une lampe frontale. Ensuite, pendant unkilomètre et demi il faut avancer, sur le chemin qui monte dans la forêttouffue. Tout est noir, c’est la nuit. Seul le petit faisceau de la lampe mepermet d’éviter les creux et les bosses, les branches qui barrent l’étroitpassage. On entend les oiseaux, les bruissements des feuilles, le petit faisceautremblant éclaire les aspérités du sentier. Parfois, surtout la premièrenuit d’un nouveau séjour, des incidents inquiétants se produisent, comme si la forêtrefusait sa nuit à ce prétentieux qui se prend pour un nyctalope.  Cela fait toujours peur de s’enfoncer dans la forêtla nuit, tout seul, loin de tout. Mais lorsqu’ on sent, pas loin, juste à côté,le bruit sourd de la marche d’un sanglier qui résonne dans la terre, faisantvibrer le sol sous ses pieds, son souffle profond est là tout prés, mais on nele voit pas, il est comme invisible, c’est effrayant et la peur m’accompagnepour le reste de la nuit. À un moment la sente débouche sur une sorte depromontoire, là, perché sur un rocher on domine toute la plaine. Juste sous mespieds, un à-pic vertigineux, et on aperçoit le serpent noir et fluide des eauxde la Dordogne. Quelques brillances,quand il y a de la lune, laissent deviner son avance puissante et souple. Onsent qu’elle vous absorberait sans y prêter la moindre attention, peut-êtrejuste une petite ridelle si rapide qu’on ne la distinguerait même pas.

Au dessus de ma tête, il y a làla voûte céleste, immense, infinie, glaciale… cruelle.

Elle s’étend bien au-delà de ceque notre conscience peut concevoir.

En dessous il y a la voûte de ceque j’imagine possible, elle est floue, diffuse, douce, bienveillante.

Encore en dessous il y a la voûtede ce que je peux atteindre, réaliser, de ce que j’arrive effectivement à faire.

Et encore, si j’arrive à faire suffisammentle vide en moi, il y a la voûte de l’intérieur de ma boîte crânienne, surlaquelle viennent se projeter ces images. Il « suffit » de laretourner, comme on retourne un gant, ou comme on retourne le corps d’un poulpepour que l’intérieur, le subconscient, s’expose.

Après commence le lieu de mesprises de vues. 300 mètres de chemin accroché à la falaise, jamais pluslarge que 3 ou 4 mètres. Un tunnel, du végétal partout. En haut en bas, duvégétal.

Deux natures antagonistes s’affrontentdans cette grotte végétale. L’une monte vers le ciel ; s’agrippant au peude terre qu’elle trouve, elle érige de maigres troncs tordus qui montent àtravers les arbustes, occupant chaque espace disponible. L’autre s’accroche à cesbranches, vampirise tout ce qu’elle trouve et tire vers le bas, vers l’eau,vers l’Achéron. Elle se répand en stalactites pesantes et molles, humides et enveloppantes,lascives et étouffantes, terrifiantes et délicieuses. Tout ça se bagarre enmouvements très ralentis, en une danse, morbide en ce que l’humain n’y a pas saplace. Le boyau monte et descend sur des rochers luisants d’humidité. Ilest étroit, coincé entre le vide et la falaise.

On n’y entend pratiquement pasd’animaux, pourtant on a le sentiment d’être entouré de présences puissantes. Ona l’impression d’être chez quelqu'un, un intrus dans un domaine où il n’a passa place. Même après une trentaine de nuits passées dans cet endroit, lasensation d’être rejeté que je ressent est toujours aussi forte. Il faut que jeme fasse violence pour y aller.

Seul le sentiment d’une nécessitéimpérieuse, qui m’habite, et que je subis d’une manière hypnotique, mel’impose.

Depuis des années j’ai essayé defaire un travail sur la nature. Mon rationalisme et la volonté que j’avaiseue de revenir des expériences mystiques à la fin des années 60, me faisaientpenser que si la manière dont j’abordais ce sujet et si les protocoles quej’avais conçus au long de l’évolution de ma pratique, étaient bons, je pourraisles appliquer à peu près partout. Je n’avais pas compris qu’il fallait que larencontre avec un lieu se fasse,  pasn’importe quel lieu, un lieu très particulier, chargé.

Cet endroit, ces 300 mètres dechemin, c’est là que la relation s’est engagée. Les hommes préhistoriques, lesdruides, les aborigènes, les Mayas, toutes les cultures humaines, depuis descentaines de millénaires ont choisi des lieux particuliers pour leurs rencontresavec les mystères. Des lieux sacrés où rentrer en contact avec ce qui dépassela conscience.

Là où peut s’exprimer laspiritualité. Peut-être que dans ces endroits-là, la couche entre la minusculecapacité de perception des hommes et l’immense domaine au-delà est-elle plusmince ?

Je plonge dans la nuit de cettemine silencieuse, il n’y a presque plus aucun bruit. Le sentier est trèsaccidenté, il monte, descend, des rochers l’entrecoupent. J’avance péniblementjusqu'à l’endroit où je décide de poser mon lourd trépied. Il faut l’adapter auterrain. Mon appareil, ma Camera Obscura, vient se fixer solidement dessus.

J’éteins ma lampe, et à partir decet instant, tout va se passer dans cette épaisseur qui tourne les yeux versl’intérieur, je suis dans le noir complet. La petite lumière, rassurante, quime guidait, maintenant éteinte, chaque pas est risqué, il n y a plus aucunrepère. Quelques bruissements de feuilles, quelques bruits d’animaux au loinmais très peu.

J’ouvre l’obturateur de monappareil photo, la nuit pénètre à l’intérieur de la boite noire, comme elle a déjàcommencé à pénétrer à l’intérieur de ma boîte crânienne. La nuit m’envahit.

Un glissement s’opère. Je quittepetit à petit mes vêtements d’être social, pour me diluer dans la nature. Lanuit me sort de mon corps, ce sont les végétaux, les roches, l’air qui m’entourent,qui dévorent mon esprit, mes jambes, mes poumons, mes yeux….Ce sont les espritsqui deviennent mon esprit, je suis HORS DE MOI.

 Une grande partie de l’art contemporainprocède du commentaire, sur la vie, les relations affectives, les rapportssociaux … je cherche plutôt à avoir une pratique qui relève del’expérimentation. A la fin des années 70 je me suis beaucoup intéressé àEdward Muybrige car il me semble que son travail est à l’essence même de laphotographie. L’espace qu’il a donné à voir, son rapport au temps, sont trèsspécifiquement photographique. De cette façon il « raconte des histoiresqui n’ont jamais été racontées », comme disait Jack Kerouac. Aucun autrecréateur n’est aussi revendiqué que lui, comme source d’inspiration, par lesartistes modernes et contemporains. De Marcel Duchamp, en premier lieu, à SolLewit en passant par Francis Bacon, la liste est très longue. Je pense quec’est parce qu’il est un des tout premiers à réussir a faire des images qui nesoient pas statutaires. Il cherche simplement à regarder le monde comme on nel’a jamais vu, sans aprioris, et surtout sans parti pris esthétique, au senslarge du terme, c’est a dire d’une représentation d’un ordre social et de sa hiérarchie.(En ce sens il est vraiment le prédécesseur de Marcel Duchamp). Pour arriver àmener ce travail de déconstruction, la qualification de« scientifique » portée sur son travail est un paraventobligatoire ; comme l’avait été, par exemple, l’écriture codée de sesrecherches pour Leonard de Vinci , mais pour moi il est un artiste, etl’un des plus essentiels. L’effondrement de son système de valeurs, à la suited’un choc violent dans sa vie privée, l’avait mis en position d’être l’oraclede ce que les artistes à venir allaient tenter de traduire plus tard.  Le 19° siècle a beaucoup vécu sur la croyanceque le progrès scientifique et industriel allait permettre à l’humanité entièred’échapper aux contingences naturelles et de sortir de la misère. Petit à petitil a bien fallu se séparer de ce bel espoir. Quelle place reste il pourinterroger le monde après avoir abandonné le spirituel, et pressenti, comme denombreux artistes, l’échec du progrès matériel ? Sûrement la recherche desbribes de réel, si tant est qu’il y en ait un .

Là je prends ma  torche. J’ai construit cette torche. C’est unobjet en aluminium d’un mètre quatre vingt de haut à peu près, conçu pour êtretransportable. J’aime fabriquer mes outils. Pour ce qui est des appareils deprise de vues, à part si on fait des sténopées, c’est pratiquement impossible.Par contre pour l’éclairage c’est encore possible et passionnant. Mondispositif est à peu prés le même que celui que j’utilise dans mon atelierc’est ma lumière.

Ces lumières ont une durée, un tempsque l’on pourrait qualifier de simonien (Espace simonien).

Pour rester très schématique, MarcelProust nous a éclairés sur le fait que nous vivons les évènements de notre viedans un présent sur lequel viennent se superposer les réminiscences des vécuspassés ce qui vient en brouiller la lecture, conditionner nos réactions etaccessoirement fournir beaucoup de travail aux psychanalystes. Claude Simon, àla suite de Marcel Proust, nous a dévoilé comment, aux instants présents de lavie se succédant, viennent se mêler non seulement des ressentis du passé, maisaussi des fictions construites, des futurs fantasmés, des projections rêvées, desconditionnements calcifiés, et dans un chaos d’où l’on ne saurait finalementtirer bien peu de sens commun. Dans ces photographies les différentes lamellesde temps et d’espace se superposent sans qu’il soit possible de dire laquelle précèdel’autre et créent des chimères qui n’ont aucune autre existence quephotographique. Claude Simon, photographe lui même, et passionné par lachronophotographie écrit à propos d’une photographie « ratée » qui lefascinait :

« Une de ces coupeslamelliformes pratiquées à l’intérieur de la durée et où les personnages(paysages) aplatis, enfermés dans des contours précis, sont pour ainsi direartificiellement isolés dans la série des attitudes qui précèdent et quisuivent, la trace fuligineuse laissée par le visage au cours de ses diverschangements de position restituant à l’évènement son épaisseur, postulant (…)la double suite des instants passés et futurs, la double série, dans le mêmecadrage et le même décor, des positions respectivement occupées par les diverspersonnages (éléments du paysage) avant et après. (« Histoire »268-69 cité par Aymeric Glacet dans Claude Simon Chronophotographe )

Autour de l’appareil le terrainest chaotique, des rochers, des trous, des pentes, des remontées abruptes. D’uncôté la pierre de la falaise, de l’autre le vide au-dessus du fleuve. Partoutla végétation qui s’agrippe au moindre petit rebord, les plantes qui grimpentles unes sur les autres. Il faut deviner à tâtons, avancer un pied et sentir sile sol est ferme dessous, puis avancer le corps, essayer de rester en équilibremalgré le poids et la taille de la torche qui encombre et fait pencher de soncôté. Je me cogne, je m’accroche, je m’agrippe. Et puis je tombe, je me faismal.  

Et là il y a toujours un momentoù je me demande ce que je fais là ! Pourquoi je ne suis pas au chaud dansmon lit ou avec des amis autour d’une table joyeuse ?

Il me revient à l’esprit cettephrase de Lacan «  le réel c’est quand on se cogne »  Et il est bien là mon réel. Là où l’accidentchasse le symbolique et l’imaginaire. (C’est peut être là que s’exprime l’idéede la foi chez Lacan : la possibilité, aussi ténue soit elle, d’un réel).

Chaque fois, j’essaye de sauverle matériel, car avant tout il faut pouvoir continuer à faire en sorte qu’ilreste une trace de cette action, de ce travail engagé dans la nuit. Il faut quecet objet photographique soit le plus beau possible, le plus précis, sur lepapier de la plus haute qualité, tiré avec le plus grand soin, que le rendu descouleurs soit velouté et profond. L’enjeu autour de produire des photographiesest d’avoir une place parmi les vivants. Celui qui fabrique cet objettransitionnel qu’est devenu le tirage pour ceux qui veulent bien se laisser emporter.C’est cette pratique qui me raccroche à la vie, le devoir que l’on s’impose departager son expérience, ou plutôt de laisser ceux qui le voudront sel’accaparer totalement, ou juste l’effleurer, en faire ce qu’ils veulent. Quelautre enjeu pourrait-il y avoir : être un moine se consacrant entièrementà ses exercices spirituels, ou se laisser fondre dans le noir sans fond de ladéraison, un suicide fuligineux, sidéral, une folie ? Partir comme unballon qui s’échappe de la main d’un enfant, ou comme un cosmonaute qui a paraccident coupé le cordon qui le relie au vaisseau spatial et qui est projetédans l’infini du vide interstellaire. La marge est mince entre le travaild’artiste et la folie, Cézanne disait « à chaque touche je risque mavie »

Puis il faut viser avec la torchevers là où je pense que l’appareil est prêt à recevoir des traces de ce quisera éclairé. Après il faut repartir dans le noir, à tâtons, chercher un autreendroit où placer la torche.

Un autre point de « nonvue » puisque je suis dans le noir. En quoi se transforme un point de vuedans le noir ? Sans doute en une position dans laquelle le ressenti de cequi m’entoure est le plus fort. Là où traversé par tout ce qui émane de la forêtje me dilue suffisamment pour devenir un être de la foret, parmi les autres,grotesque et superbe à la fois. Tous les efforts portent à ne pas être unchasseur, mais à être apte à recevoir. A l’« engagement »sartrien , « qui subordonne le faire au voir » Merleau-Ponty opposequ’il sous tend que l’on se positionne au dessus du monde en portant unjugement, comme si on pouvait avoir un point de vue extérieur fixé dans letemps et l’espace. Il défend, quant à lui, l’idée d’une participation au mondetoujours en devenir, et que celui ci, le monde, se construit à mesure qu’il seperçoit et qu’il s’exprime. Il oppose à un « tout fait , un sefaisant ». En ce sens ces images ne cherchent pas à représenter le mondemais sont juste les traces d’une expérience d’une mise en danger .

En essayant de tenir debout, jevise à nouveau. Parfois je vise juste, parfois à côté et il n’y a pas d’image.  La manière de faire s’est transformée en unprotocole, puis en une sorte de danse, dont le relief du terrain est le chorégraphe,puis à force de répétition la danse est devenue un rituel.

Car en fait c’est bien d’un exercicespirituel dont il s’agit.

On pense à Ignace de Loyola, mais,bien avant, les Grecs ne concevaient pas la philosophie sans la pratiquer enrelation avec les exercices spirituels. Comme le yoga, la méditation, ou lapratique de certains rituels, ou encore la prière, ils enferment pour mieux  libérer. Ils servent à exister par le corps,avec et autant que par l’esprit, et à mettre en action le désir d’être enharmonie avec soi-même, les autres, le reste du monde.

La petite danse autour del’appareil est une grande épreuve physique. Se déplacer dans le noir entre lestous les rochers et les arbres est épuisant. Je tombe, je m’écorche aux arbres,je me tords les chevilles, je glisse et me retrouve par terre, meurtri … Elles sepayent dans la chair ces photographies. Chaque prise de vue prend à peu présune demie heure à réaliser. Parfois il n’y a rien qui sort, les lumières ontété englouties par l’obscurité, parties dans quelque trou noir, ou dans leslimbes, ou quelques elfes les ont gobées.

Parfois je sais qu’il y a uneimage.

 Mais cette image, je ne la regarderai que bienplus tard car je ne veux pas être influencé, je ne veux pas juger d’un point devue esthétique. Touts les efforts portent à ne pas être un chasseur, mais àrecevoir.

Tuer le père ! Quand j’avais14 ans on m’a offert le livre d’Henri Cartier-Bresson « FlagrantDélit », j’ai tout de suite été fasciné par le talent du maître et enadolescent révolté, j’en ai rejeté le propos. Je l’ai mis en quarantaine sousmon lit très longtemps ! Pour moi le monde ce n’était pas ça. Cet homme suspenducomme en lévitation au-dessus d’une flaque d’eau c’était juste de lavirtuosité, mais j’ai il a été une influence très forte dans touts mes premierstravaux.  

Un monde bien pensant, loin detraduire le sentiment d’injustice qui m’habitait. J’avais commencé à écouterBob Dylan, en traduisant ses paroles, à lire Kerouac, Burrough, Ginsberg, àregarder, Lee Friedlander, Pollock, Cy Twombly, Joan Mitchell… Avecl’adolescence une révélation venait de m’envahir : le monde des adultesn’était pas aussi lisse et juste qu’on avait essayé de me faire croire.

Ce sentiment très fort de l’injustice du monde, je l’ai hérité des deuxfemmes dont je suis issu.

L’une, qui m’a élevé jusque vers mes dix ans, avait perdu père et mère,résistants, tués dans un camp de concentration. Tout cela était dans le « non-dit ».C’est en écoutant l’entretien de Christian Boltanski avec Catherine Grenier, intitulé« La vie possible de Christian Boltanski » lu par des acteurs, quej’ai pris conscience de combien ma prime jeunesse avait été conditionnée parcette période de l’histoire et les atrocités qui la caractérisent. Au cours dece dialogue l’artiste raconte à quel point la période de la guerre l’a marqué etcomment tout son travail en a découlé, bien qu’il ne l’ait pas vécuedirectement. Au fur et à mesure de la lecture, de petits incidents datant dequand j’étais enfant, comme par exemple l’achat d’un jouet avion portant lesinsignes de la Wehrmacht sur les ailes, me revinrent à l’esprit. Il y avait eu commeune crispation terrible, incompréhensible, autour de moi le monde s’était commefigé. J’avais senti qu’il y avait là des enjeux très forts, et que je risquais dedéclencher des douleurs effrayantes si j’avais posé plus de questions, en laissantlibre cours à mon avide curiosité d’enfant. Ce soir-là, dans cette salle deconférence, à la lecture de ce dialogue, dont il n’est pas innocent de savoirque Christian Boltanski l’a comparé à une psychanalyse, des clefs m’ont étédonnées.

J’ai été gardé dans un cocon, et éloigné du « mal » le pluspossible par quelqu’un qui en connaissait la banalité.

La deuxième personne dont je suis issu, vivait seule, libre,indépendante dans une petite ville du Sud de la France. Ceux qui connaissent lavie de province dans les années 50/60 savent qu’il y a là une antinomie. Ellesavaient été seulement 2  femmes dans sapromotion à la faculté de Médecine de Montpellier.  Elle menait sa carrière, quelques conquêteset mon éducation sans peurs. Parfois je fus le témoin de scènes au coursdesquelles elle se heurtait violemment à des mentalités d’hommes archaïques,qui refusaient qu’une femme soit leur égale. Encore aujourd’hui, chez beaucoupde notables de province une femme doit rester à sa place : la cuisine, mamère n’y a jamais mis les pieds ! Elle m’a donné un goût immodéré pour laliberté. Ces deux origines m’ont positionné du côté des femmes, et un désirconstant de faire le contraire de ce qu’on me disait de faire.

En finir avec les dogmes. MonsieurCartier-Bresson, il n’y aura pas d’instant décisif, des six ifs, comme disaitRaymond Hains, le hasard fera son choix, pas de cadrage, au panier les nombresd’or, les perspectives et cetera…Je serai acrobate et le fil sur lequel jemarcherai s’appellera Sérendipité

Pas de prévisualisation comme lepréconisait Ansel Adams, je ferai le vide dans ma tête et je mettrai en œuvre lerituel que j’ai peaufiné, année après année.

J’irai tailler dans la nuit,comme en retenue, des éclairs, des fulgurances, des riffs à la Hendrix etpeut-être j’arriverai à, comme l’écrit André Rouillé, « surmonter cettesorte de cécité qui vaut à la photographie un trop fort attachement auxapparences... ». Alors j’irai me diluer dans les limbes. Là où ce que nousavons en commun avec l’autre, cet espace qui nous sépare n’est plus qu’unmauvais rêve. 

Ces images, je ne veux pas lesvoler à la forêt. Pour qu‘elle m’autorise à venir faire ces photographiesj’accomplis un rituel d’offrande, je lui fais un don de moi qui manifeste mareconnaissance aux êtres de la nuit. Mais ça c’est un secret.

« Clos ton œil physique afinde voir d’abord avec ton œil de l’esprit, ensuite fais monter au jour ce que tuas vu dans ta nuit. » Gaspard David Friedrich

Au bout de quatre ou cinq heures je n’ai plus la forcede résister à la pression du lieu et de ses habitants. L’angoisse me gagne etil faut que je rentre retrouver la terre des humains. Parfois les premièreslueurs de l’aube apparaissent et me libèrent. Epuisé, vidé, je replie, comme jepeux, le matériel. Il y a encore tout le chemin de retour à faire, et au retourl’équipement semble toujours beaucoup plus lourd qu’à l’aller. Je repense à ceque j’ai fait, je me demande s’il y aura des images ?


Antoine Rozès  décembre 2014